Internet champagne supernova : des bulles et des étoiles déjà mortes

Je me souviens en 2000, j’étais au coeur de la création d’une start-up, j’avais des stock-options, on était raccroché à un groupe de communication « classique » et on faisait les malins, tout le monde était ringard à côté de nous, on avait un plateau de plusieurs centaines de mètres carrés alors qu’on était 4, on avait acheté un progiciel très sophistiqué très cher, nous avions pour mission de prendre des parts de marché, de servir les clients du Groupe, pas d’être profitable immédiatement…

Et puis on s’est pris le crash du Nasdaq en pleine figure, les actionnaires ont sifflé la fin de la récréation, la filiale autonome rattachée directement au Président du Groupe est devenue une business unit d’une filiale existante et profitable, on a été prié d’être rentable le plus rapidement possible, j’ai laissé mes stocks sur la table et je suis parti dans une autre agence d’un groupe de communication qui n’était pas plus digital que le 1er, moins même, et qui l’est toujours pas plus aujourd’hui…

Le rachat d’Instagram par Facebook 1 milliards de dollars, ce qui est beaucoup pour une startup de 14 personnes, la valorisation prévisionnelle à l’entrée de Facebook au Nasdaq, la déconfiture de Groupon il y a pas si longtemps, les levée de fonds impressionnantes de Zynga, Pinterest, Klout, Path et les spéculations sur la valeur de Twitter bien entendu : tout le monde reparle de « bulle » comme à la grande époque de la « netéconomie » des Multimania et consors.

Moi je parlerais plutôt de « bulles », parce qu’il y a la bulle « sociale », la bulle « écologique/green », la bulle « bio/nanotech », la bulle « cloud », la bulle « social business », la bulle « immobilière » (une vieille revenant celle-là), la bulle « financière » car les produits dérivés et les hedge funds sont repartis de plus belle comme si la crise de 2008 et de 2010 n’étaient jamais arrivées, et bien sûr la bulle pétrolière qui ne se tarit pas à mesure qu’on s’approche du « peak oil »… D’où le choix dans mon titre de parler de « champagne » car il y a des bulles, et qu’il y a des gens qui doivent en boire par mal en ce moment et pas que chez Instagram et Facebook, dans les BRIC et les pays du Golfe, chez les traders et dans les startups bio-nano-écolo-socio…

Donc tout ça pour dire que les bulles ne sont pas propre à Internet et donc que se réjouir d’une bulle en invoquant Instagram ne doit pas nous faire oublier les « autres bulles » et l’idée de bulle comme d’un micro-climat de sur-valorisation qui permettrait de déconnecter une entreprise ou un secteur de la richesse explicite et concrète qu’il créé, ou pas, pour « le marché » et surtout pour « les gens ». Les anti-Internet, ceux qui ne le comprennent pas, ceux qui sont déstabilisés par la vague numérique, qui est une lame de fond et non un tsunami ou une vaguelette, ceux qui en vivent trop bien et qui grossissent le trait : tous contribuent à la bulle, tant pis pour eux !

De l’autre côté ou de manière identique selon, en face des bulles ou en tant que bulles elles-mêmes, il y a des supernovas. Ces étoiles qui semblent par leur éclat en train de naître, mais qui en fait sont en fait sur le point de mourir, ces sortes d’étoiles sont déjà mortes, mais qu’on voit encore briller car leur lumière arrive encore jusqu’à nous des années après leur mort tant elles sont lointaines. C’est ça la question que je me pose souvent, pour Facebook ou Pinterest, ou pour l’industrie musicale, le monde de l’édition ou la TV tels que nous les connaissons aujourd’hui, et pour toutes les organisations qui ont pignon sur rue, qui affolent les médias ou qui sont sur le point de mettre la clef sous la porte : sont-ce des bulles ou des supernova ? Des entreprises ou des secteurs sur-valorisés et donc prêt à disparaitre, ou des structures qui brillent encore mais qui sont déjà mortes ?

Pour répondre et trancher, c’est souvent compliqué. La capacité d’innovation et de transformation interne est un bon indicateur pour dire « c’est du bon, ça va durer », mais les capacités à influencer l’environnement légal et de marché sont aussi déterminantes pour juger de la pérennité d’acteurs du monde de la production cinéma, des jeux vidéos, des contenus vidéos… Car ce serait trop facile d’opposer ou de comparer Amazon à Gallimard, TF1 à Netflix, Google à Facebook… Il y a de la place pour tout le monde, pour les suiveurs, les filous, ceux qui ont un quart d’heure d’avance, ou 20 minutes de retard, pour les ringards et les tocards, pour les gens brillants, les génies et les précurseurs… Mais n’est on pas l’un et l’autre alternativement dans son histoire, ou simultanément selon les niveaux ? Est-ce si facile à trancher que ça ?

Dans mon métier c’est un peu pareil, des groupes de communication « classique » qui ont racheté des structures digitales, ou des pure player qui se sont développés sur les métiers offline de la communication : qui va gagner ? qui a « raison » ? Aujourd’hui tout le monde fait, parle, dit qu’il fait ou prétend croire qu’il fait « du digital », à tel point qu’on ne voit plus la différence entre « les vrais » et les ersatz. Les borgnes règnent aux royaumes des aveugles, on se rassure par la taille, les chiffres et les marques « repères » mais on ne regarde pas les technologies, les usages, les tendances de fond. Pourtant la rentabilité, la pérennité et la marge brute ou les parts de marché ne représentent pas le vrai rapport de force, celui de la « vérité » du digital, du potentiel immense qu’il recèle…

Les bulles et les supernovas ont encore de beaux jours devant elles. Alors en attendant écoutons Oasis et « Champagne Supernova ».

On s’en parle quand vous voulez.

PS : le premier à poster dans les commentaires la startup dont je parle au tout début de cet article a gagné… une coupe de champagne 😉

Publier un livre sur Anonymous, c’est un peu LIMITE… mais pas que !

Depuis quelques jours, quelques semaines, et en fait depuis décembre 2010 où ils ont pris la défense de Wikileaks, Anonymous fait la une des médias. Et si vous avez vu, lu, entendu ou surfé sur des analyses et commentaires concernant Anonymous, il se peut que vous soyez tombé sur une mention du livre « Anonymous. Pirates informatiques ou altermondialistes numériques. Peuvent-ils changer le monde » qui est sorti chez FYP Editions en novembre 2011 et qu’on a écrit avec Nicolas Danet qui travaille aussi au sein de l’Agence LIMITE.

Quel rapport entre Anonymous et LIMITE pourrait-on se dire ? Comment ont-ils eu le temps d’écrire des livres et de parler aux médias de ces pirates informatiques qui s’en sont pris au site d’Hadopi, de l’Elysée, du Ministère de la Défense, de Vivendi, du FBI, de Sony et auparavant de l’OTAN et de bien d’autres ? Et bien c’est le but de cet article que de vous expliquer pourquoi tout cela est très cohérent pour nous de publier un tel ouvrage et de nous intéresser à Anonymous.

Il est important de dire que ce livre est la première description du phénomène Anonymous a avoir été éditée, en France mais également au niveau international, et qu’il est né d’une rencontre, d’une volonté et d’un travail communs que le projet de l’Agence LIMITE n’a fait qu’encourager et développer, et que le résultat est à l’image de ce que l’Agence sait et veut faire auprès de ces clients. C’est cette histoire que je veux raconter ici.

La rencontre d’abord. Quand j’étais intervenant professionnel au CELSA, chose que je n’ai plus le temps de faire et je le regrette profondément, je suis tombé sur un étudiant particulièrement brillant que j’ai immédiatement identifié comme « meilleur que moi » car nativement digital, intrinsèquement plus en recul avec ses pratiques numériques et particulièrement pertinent dans ces questionnements. C’est avec lui et certains autres de ses camarades que j’ai pris du plaisir à partager, à diffuser ce que je savais et à apprendre en retour comme c’est souvent le cas quand on transmets, c’est un aller-retour et c’est trop bon, ça me manque beaucoup.

Ensuite Nicolas est entré en stage à LIMITE où il a pu pratiquer le projet et les valeurs de l’Agence, et travailler plus concrètement et professionnellement avec les membres de l’équipe, et avec moi. Nous lui avons rapidement proposé de rester à l’Agence et de poursuivre son apprentissage du métier de chef de projet / planneur / trouveur de solutions (parce que c’est ça que nous faisons finalement), et de continuer dans le même temps à être lui-même car c’est ça la politique RH de LIMITE. Nos échanges ne se limitaient pas à des aspects uniquement liés aux clients et thématiques opérationnelles de nos missions : nous avons continuer à s’envoyer des informations et à débattre sur Internet, ses valeurs, son sens, son utilité, ses populations, ses plateformes, sa culture…

Et donc quand Wikileaks est arrivé eu devant de la scène mondiale, puis Anonymous pour défendre cet OVNI à mi chemin entre hacking et journalisme : nos échanges ont redoublé d’intensité quantativement et qualitativement. Nous avons cherché ce que les cables Wikileaks disait des ONG, comment cela pouvait influencer notre travail, les méthodes de plaidoyer, les techniques de mobilisation en ligne, la mission des défenseurs des droits de l’homme, l’usage politique et social des réseaux sociaux, la transformation d’un phénomène underground en mouvement social… Et on aurait pu en rester là si un ami de Nicolas n’était pas le neveu d’un éditeur qui cherchait des auteurs pour publier un ouvrage sur Anonymous. C’est à ce moment que tout a basculé…

D’emblée nous avons pensé au temps et à l’énergie qu’il faudrait pour faire le travail de recherche documentaire, décrire de manière intelligible et structurée Anonymous et faire ensuite la promotion de ce travail. Nous ne voulions bâcler aucune étape et étions donc très conscient que ça allait nous demander des efforts considérables, et que la thématique que nous investissions n’était pas neutre quand à la mission de l’Agence et nous en avons donc parlé sérieusement avec les associés de LIMITE. Le consensus (ou « palabre » dans le vocabulaire maison) n’a pas tardé à faire émerger la décision et sa justification : il fallait faire ce livre car Nicolas et moi le voulions (beaucoup), parce que c’était intéressant pour l’Agence d’investiguer ce phénomène digital et politique en plein devenir (un peu), mais il fallait déconnecter les choses et bien poser publiquement que les auteurs n’engageaient que leurs points de vues (pas ceux de LIMITE) et leur énergie (pas le temps passé facturé aux clients de l’Agence). C’est comme cela que tout a continué et que ce livre est né.

Ensuite, ce livre sur Anonymous découle aussi directement d’une volonté : celle de dire la vérité et d’être honnête autant que responsable, en revenant sur les tenants et les aboutissants d’un phénomène aussi complexe qu’Anonymous. Donc loin des clichés sur les « pirates qui terrorisent la toile » (manchette véridique d’un titre de presse écrite) et des contre vérités  d’éditorialistes en mal de publicité qui s’auto-désignent comme cible du fait de leur méconnaissance et de leur orgueil, notre ouvrage décrit comment la cyberculture et Internet sont 2 héritiers d’un subtil mélange qui a réuni aux Etats-Unis autour des hackers, ces bidouilleurs informatiques, des universitaires, des hippies, des militants de la contre culture et des militaires.

Notre travail revient aussi sur la manière dont, dès les débuts de l’informatique, l’éthique des hackers et leur vision politique du réseau des réseaux a inscrit au coeur de l’ADN d’Internet des valeurs très fortes. Cette cyberculture originelle, dont Anonymous est un des dignes représentants aujourd’hui, est basée sur des idées et des pratiques de partage, d’indépendance, de décentralisation, de liberté de l’information, de capitalisation sur des biens communs (logiciels libres, licences ouvertes), d’horizontalité, d’autogestion.

C’est cela qui nous a également permis de faire des ponts entre notre travail auprès des ONG et notre enquête sur l’hacktivisme (l’activisme des hackers). Nous avons même organisé un webreakfast qui a vu s’exprimer Okhin, de Télécomix, un autre collectif hacktiviste, différent d’Anonymous sur plusieurs aspects (anonymat, méthodes, objectifs…), face à des ONG environnementales, de défense des droits de l’homme, du domaine de la santé et du social : échanges passionnants et riches, mais entre 2 mondes qui n’étaient pas encore poreux, ce n’est plus le cas aujourd’hui avec des rapprochements clairs entre les hacktivistes et des organisations comme Reporters Sans Frontières, la FIDH, Human Rights Watch…

Enfin, après la publication du livre en novembre dernier, Anonymous nous a offert une promotion que nous n’avions pas imaginé et dont nous n’aurions pas pu espérer qu’elle nous donnerait autant de soutien. OpSyria contre la censure de l’Internet par Bachar el Asad. Entre Noël et le jour de l’an 2011, Anonymous a attaqué une forme de sécurité privée, lui volant des numéros de CB qui seront utilisés pour faire des dons à des ONG. Et puis c’est le mouvement international contre SOPA et PIPA, 2 législations américaines (lien vers papier de Nicolas), un soutien aux salariés licenciés par Arcelor Mittal en Belgique, et enfin la réaction à la fermeture de Megaupload qui a propulsé ce sujet réservé aux geeks en débat public et en discussion grand public.

Tous ces événements voient Anonymous devenir une bannière internationale qui permet d’exprimer un mécontentement fort des « habitants d’Internet » partout dans le monde, une critique déterminée des dispositifs de surveillance et de censure qu’ils soient dans les pays dits dictatoriaux ou dans les démocraties, une promotion de modes alternatifs de gouvernance et de partage des biens communs (logiciels, culture, information)… bref autant de thématiques qui peuvent être portées par des ONG ou des mouvements politiques et sociaux. Depuis, nous ne sommes pas sur écoute, la DCRI ne s’intéresse pas à nous, nous n’avons pas eu de contrôle fiscal mais… Anonymous est dans la rue partout dans le monde contre ACTA et ce n’est que le début !

En tant que fins connaisseurs d’Anonymous, Nicolas et moi-même nous sommes fait rapidement connaître des médias TV, radio, presse et web, en France mais également dans les pays francophones, et nous avons ainsi pu assurer une médiatisation importante pour le livre et faire passer des messages pédagogiques auprès des journalistes et donc du grand public, au-delà des clichés, des contre vérités et des raccourcis faciles à faire concernant Anonymous. Ce savoir-faire là, médiatiser fortement une thématique complexe sans la trahir, c’est une compétence que nous mettons au service de nos clients depuis plusieurs années, et les ONG, associations et fondations savent à quel point c’est utile pour leur plaidoyer, leur communication et leur collecte de fonds.

C’est pour toutes ces raisons, et encore bien d’autres que vous pourrez découvrir en lisant le livre (vos réactions pour celles et ceux qui l’ont lu sont les bienvenues dans les commentaires) ou en travaillant avec LIMITE si ce n’est pas encore le cas (eh eh), que nous persistons et nous signons : oui, c’est vrai, publier un livre sur Anonymous, c’est vraiment un peu beaucoup LIMITE. CQFD 😉

La question qui se pose maintenant c’est plutôt dans quelle mesure il est possible de continuer à être « observateur » quand on a envie d’agir, et aussi comment prioriser tout ce que ce livre a généré et déclenché chez moi, et LIMITE qui demande toujours plus de temps. Ca l’histoire le dit pas, pas encore en tous cas.

Disclaimer : ce post était prévu pour être publié sur le blog de LIMITE.